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Une exploration picturale de nos failles psychiques

Biographie

Née en 1998 à Delmas, Port-au-Prince (Haïti). Vit et travaille à Lyon (France).

Mon travail prend racine dans un séisme : celui d’une enfance brisée, puis réinventée ailleurs. Originaire d’une terre où la survie est un miracle quotidien, j’ai été adoptée à l’âge de 3 ans et demi. De cette transition brutale est née une « dette d’existence », cette injonction silencieuse à la gratitude, à la docilité et au « merci » perpétuel. J’ai absorbé mon nouveau monde avec un silence d’une intensité absolue, un état d’hypervigilance continue où chaque sens fonctionnait comme un capteur de survie.

Enfant, je ne me contentais pas de regarder, je « scannais » mon environnement : la structure d’une forme, la persistance d’une odeur, mais surtout les règles officieuses et les failles invisibles derrière les masques sociaux. Cette captation permanente, une accumulation de données sensorielles et de questionnements sans fin, a fait de moi une archive vivante de détails que les autres ne perçoivent plus. Mon regard s’est forgé dans un interstice complexe : celui d’une enfant noire grandissant dans un environnement exclusivement blanc. N’appartenant tout à fait ni à l’une de ces cultures, ni à l’autre, j’ai vécu dans l’angle mort des identités. Cette dette de reconnaissance que je me suis imposée est le moteur de mon existence.

Parce que j’ai eu cette chance immense qu’on me sauve la vie, je me dois d’honorer ce destin en devenant une artiste capable de parler de la beauté de l’humanité tout entière. Ma vie ne m’appartient plus tout à fait, c’est un sacrifice dédié à cette mission. Je pratique la peinture comme on pratique une autopsie de l’âme. Je ne cherche pas la demi-mesure. Je suis consumée par cette quête impérieuse, par cette « folie » propre à ceux qui veulent tout donner pour atteindre le génie du Beau. Pour moi, une oeuvre ne réussit que si elle touche à cette perfection pure qui nous dépasse tous. Je peins pour débusquer cette étincelle universelle, celle qui survit quand tout le reste a été brûlé. Mon oeuvre aspire à devenir un point de ralliement pour l’humanité, une preuve que la beauté peut surgir de ce qui a l’air de s’effondrer.

Démarche artistique

Mon travail s’articule autour d’une observation quasi clinique de l’humanité, ma matière première. J’observe cette société qui s’agite, rit et joue, tandis que sous la surface, l’anomalie gronde. Je traque cette « absurdité habitée » : ce moment où l’individu cesse d’être lui-même pour devenir le réceptacle d’histoires, de comportements et d’espoirs qui ne sont pas les siens. Ayant moi-même porté des histoires que je n’avais pas vécues, je mène une quête de vérité qui vise à rendre visible le poids de l’invisible, en transformant les contradictions brutes du monde en une forme plastique intelligible.

Ma pratique repose sur une captation instinctive. Ma curiosité et ma sensibilité agissent comme une archive permanente de données sociologiques, psychologiques et philosophiques. Ce stock de données se cristallise sans effort en images mentales d’une netteté fulgurante, souvent perçues en noir et blanc. Je ne cherche pas l’idée, je déclenche son apparition avec mon envie de créer. Cette vision est le point de départ d’une traduction : je saisis le chaos pour le recracher sous une forme adoucie, où l’exagération et l’absurde servent de filtres pour rendre la réalité regardable sans agressivité.

Lorsque je commence à peindre, mon objectif est de copier cette image mentale avec une fidélité exacte. C’est à cet instant précis que le processus s’inverse : alors que j’extrais le chaos du monde, mon esprit se vide et le temps s’arrête.

La force des émotions qui se dégagent de mes toiles, c’est le paradoxe de ce processus : je transmets une énergie intense alors que je peins dans un silence intérieur total. Ma palette, dominée par des teintes froides et acides comme le turquoise, sert à diagnostiquer un état social : celui d’un entre-deux, une zone grise où l’individu, déconnecté de son essence, semble flotter entre la vie et l’absence. Je cherche, à travers ces choix chromatiques, à atteindre une vérité nue. Mon travail est une quête de beauté qui ne fuit pas la réalité, mais qui cherche à extraire une harmonie poétique de nos anomalies psychologiques et sociologiques.